Les leçons de Fukushima

Ce sont des dizaines de réacteurs que le monde a perdus ; des réacteurs qui devraient être connectés aux réseaux de pays tout à la fois en grande demande d’énergie et sensibilisés aux enjeux climatiques et aux dangers de la pollution atmosphérique, si seulement le tristement célèbre accident de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi n’avait pas eu lieu.

Ou bien…

Reprenons : si la désinformation touchant les conséquences de l’accident de Fukushima n’avait pas été entretenue et répandue intentionnellement, des politiques de transition énergétique partout dans le monde auraient entamé un processus de réduction de l’empreinte carbone dans la production d’électricité, sans mettre en difficulté cette production elle-même.

Plutôt que d’instrumentaliser les presque 20 000 victimes du séisme et du tsunami du Tōhoku du 11 mars 2011, nous serions peut-être en train de pleurer leur disparition avec nos amis japonais ; nous serions peut-être en train d’apporter notre aide à la reconstruction du Japon, à la préservation du bien-être et de la santé de sa population pour éviter qu’elle ne souffre de la pollution ou du manque d’électricité, plutôt que d’observer passivement les conséquences de nos propres défaites, nous qui avons laissé l’idéologie de la peur imprégner les politiques publiques ; nous serions peut-être en train d’inventer un monde un peu meilleur, respectueux du climat et de la vie sur terre, plutôt que de cauchemarder sur la ruine du monde que nous avons connu.

Mais peut-être tout cela peut-il encore arriver ?

Dans quelques jours, nous commémorerons le 10ème anniversaire du séisme et du tsunami du Tōhoku : voyons ce qui pourrait – peut-être – se passer.

Myrto,
pour les Voix

Les leçons de Fukushima

Par Andrew Daniels

Andrew Daniels est l’auteur d’un ouvrage sur l’histoire de l’énergie nucléaire : « Après Fukushima, ce que nous savons à présent ». Basé à Ottawa, ses podcasts peuvent être consultés sur les sites Titans of Nuclear et The Ecomodernist.

L’énergie nucléaire a beau détenir un bilan exemplaire en la matière, les questions de sécurité reviennent immanquablement dès qu’on parle de nucléaire. L’explosion du réacteur de Tchernobyl est souvent vu comme un accident lié à des circonstances typiquement soviétiques, un mode d’exploitation inhabituel des centrales de l’ex-URSS et les caractéristiques particulières des réacteurs de type RBMK. Mais après Tchernobyl une question demeurait : quelle pourrait être la gravité d’un accident se produisant dans un pays doté d’une culture de sûreté rigoureuse ?

D’aucuns pensaient que seul un accident nucléaire grave pourrait apporter une réponse satisfaisante, les projections basées sur des calculs n’y suffisant pas. Les explosions d’hydrogène, suivies de fusion de cœurs de réacteurs, à la centrale de Fukushima Daiichi ont remis cette question sous les feux des projecteurs. L’accident a alimenté tout autant les militants pro-nucléaires que leurs opposants : les anti-nucléaires ont été étonnés que l’accident ne valide pas leurs peurs les plus sérieuses, tandis que les pro-nucléaires se sont élevés contre l’image médiatique déformée qui en a été donnée.

Les messages véhiculés autour de cet accident ont été manifestement trompeurs. La faute en revient principalement aux médias, mais les réflexions et les contributions du Parti Démocrate Japonais (DPJ) à Tokyo n’ont pas aidé, dans le meilleur des cas, et au pire, elles ont alimenté et amplifié les distorsions médiatiques. Ce parti nucléo-sceptique était alors dirigé par le premier ministre Naoto Kan, issu lui-même d’une faction anti-nucléaire du DPJ qui s’opposait au parti dominant de la vie politique japonaise, le pro-nucléaire Parti Libéral-démocrate (LDP).

10 ans après Fukushima, nous n’en avons toujours pas tiré les leçons

Le séisme du Tōhoku en 2011 a entrainé plusieurs tragédies absolues. La pire d’entre elles est sans conteste le tsunami qui a balayé des villes entières et leurs habitants. Jeunes et vieux ont été emportés par l’immense vague venue de l’océan qui a pris la vie de près de 20 000 personnes.

La première des réponses apportées aux explosions de Fukushima Daiichi a été l’évacuation, elle-même tragique. Les personnes évacuées ont souffert de taux très élevés d’alcoolisme, de dépression et de pertes de repères. Nous savons maintenant avec précision à quel point cette réponse était irréfléchie : il a été évalué que 20% de ces 200 000 évacuations, tout au plus, ont présenté un quelconque bénéfice1. L’évacuation elle-même a été beaucoup plus dangereuse que les radiations ; les dangers physiques des radiations ont été surestimés, alors qu’a été sous-estimé l’impact des évacuations sur la santé mentale. On chiffre à 2 259 décès le bilan des évacuations, mais il est assez peu probable qu’elles aient sauvé une seule vie. La question à se poser est donc la suivante : fallait-il forcer les habitants à évacuer ?

Même accidentée, la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi est moins dangereuse qu’une centrale à charbon fonctionnant normalement

La tragédie s’est ensuite aggravée de la perte des réacteurs de la centrale de Fukushima Daiichi et de l’arrêt complet des centrales nucléaires japonaises qui en a découlé. La perte des réacteurs de Fukushima, en soi, était déjà une lourde perte. Moins d’énergie nucléaire entraine un recours accru aux combustibles fossiles. Le remplacement des énergies fossiles par du nucléaire a permis de sauver deux millions de vies dans le monde entre 1971 et 20132. Même accidentée, la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi est moins dangereuse qu’une centrale au charbon fonctionnant correctement. Mais les enjeux cruciaux de la pollution atmosphérique et du changement climatique ont été mis de côté tandis que la production d’électricité japonaise d’origine fossile faisait un bond.

Pire encore sans doute a été l’arrêt des 54 réacteurs nucléaires japonais, car c’est véritablement ce qui a entrainé l’essor des combustibles fossiles. Ce sont 21 réacteurs en bon état qui ont fermé définitivement, sans grand espoir qu’ils soient remplacés dans un futur proche.

Dans cette succession de tragédies, il n’en manque finalement qu’une : celle d’une atteinte sévère aux populations locales ou à l’environnement qui serait causée par les émissions radioactives. La radioactivité n’a jamais atteint un niveau susceptible de mettre la population en danger, ni de contaminer l’environnement de manière grave. Les fermiers ont noté des niveaux de contamination élevés jusqu’à la fin de l’année 2011, mais dès 2012 leurs productions agricoles étaient de nouveau propres à la consommation. La pêche n’a pas du tout été touchée, mais la crainte d’une possible contamination a été suffisante pour que l’Union Européenne et la Corée du Sud interdisent les importations de produits de la mer.

Sur les quatre tragédies, deux ont été auto-infligées. L’évacuation de la population et la fermeture des réacteurs sur tout le territoire n’étaient pas seulement inutiles, elles se sont révélées extrêmement dommageables. Il n’est pas difficile de comprendre le raisonnement qui a conduit à ces réactions excessives. Il est le reflet d’une réponse émotionnelle tenace et profondément ancrée vis-à-vis de tout ce qui touche au nucléaire. N’ayant pas tiré les leçons de l’impact moins important qu’imaginé de l’accident de Tchernobyl, on continue à répéter les mêmes erreurs.

Paradoxalement, l’excellent bilan de l’énergie nucléaire en matière de sûreté fait que nos sociétés n’ont pas une appréciation réaliste du risque nucléaire

Dans la mesure où les accidents nucléaires sont très rares, ils demeurent l’objet de tous les fantasmes et cristallisent les angoisses. Paradoxalement, le bilan globalement excellent du nucléaire en matière de sûreté fait que nos sociétés n’ont pas une appréciation réaliste du risque nucléaire.

Dix ans après Fukushima, nous n’en avons toujours pas tiré les leçons. Après toutes ces années écoulées, seules 122 000 personnes évacuées des environs de la centrale ont été autorisées à rentrer chez elles. Les denrées alimentaires japonaises sont sans danger et cependant, la Corée du Sud continue à les interdire, une situation que l’Organisation Mondiale du Commerce dénonce comme « arbitraire et injustifiée »3. La contamination n’a affecté que la préfecture de Fukushima mais Hong Kong interdit les fruits et légumes en provenance de cinq préfectures japonaises. Des mesures d’irradiation et de contamination ont été réalisées sur 10 340 000 sacs de riz entre 2012 et 2015 ; seuls 71 d’entre eux ont été retirés de la distribution sur la base des résultats, et pas un seul depuis 2015. L’industrie locale de la pêche n’attrape plus qu’un huitième des prises qu’elle réalisait avant le tsunami.

Un certain niveau de peur vis-à-vis de technologies représentant un danger potentiel est normal, mais il faut tout mettre dans la balance. L’imaginaire anti-nucléaire fait naitre des scénarios qui relèvent plus du fantasme que du possible. Il y eu jadis une croyance selon laquelle une prise électrique pouvait électrocuter à distance, et il a fallu des décennies pour qu’elle soit abandonnée, alors que cela nous apparait maintenant tout aussi absurde qu’anachronique. Le feu est potentiellement mortel, mais nous avons appris à maitriser notre peur et il est difficile aujourd’hui d’imaginer le développement de l’humanité sans le feu. Les rayonnements ionisants sont davantage un moyen de guérison qu’un facteur de destruction. Se représenter l’énergie nucléaire comme trop dangereuse ou difficile à maitriser entrave notre développement et nous prive d’une technologie porteuse d’avenir.

Références :

1 https://doi.org/10.1016/j.psep.2017.03.012

2 James Hansen, https://www.nature.com/articles/497539e (2013)

3 Siripala, T. (Mar 29, 2018) Fukushima Farms Face an Uphill Battle Building Overseas Market Share. The Diplomat. https://thediplomat.com/2018/03/fukushima-farms-face-an-uphill-battle-building-overseas-market-share/

Sur le sujet, retrouvez également sur notre site l’article de David Watson :

Pour la première fois, le monde connaît la vérité sur les risques du nucléaire

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