L’Europe et le nucléaire : épisode 7 – Italie

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Publié le 07/12/2021

Alors que le feuilleton de la Taxonomie des investissements durables se poursuit, avec, dans les semaines, voire les jours à venir, le deuxième acte délégué scellant la destinée du nucléaire et du gaz dans le futur mix énergétique de l’Union, nous revenons ici sur la manière dont les États membres ont historiquement utilisé l’énergie pour façonner leurs rapports de pouvoir et pourquoi ce texte sera peut-être l’un des plus débattus mais aussi des plus structurant à venir.

En 1952, entrait en vigueur le Traité instituant la Communauté européenne du charbon et de l’acier, dont l’objectif était d’assurer que ces ressources ne seraient pas utilisées à favoriser les conflits mais plutôt à rechercher une prospérité pacifique commune pour les cinq signataires qu’étaient la Belgique, l’Allemagne, la France, l’Italie, le Luxembourg et les Pays-Bas.

En 1957, le traité Euratom visant à promouvoir le développement pacifique du nucléaire est signé par les mêmes cinq pays. Si le traité instituant la Communauté européenne du charbon et de l’acier visait à atteindre la paix en prévenant la guerre, le traité Euratom visait à sécuriser la paix en assurant la prospérité.

Le préambule de ce traité mérite d’être rappelé, et les mots d’entrée, soigneusement pondérés par les signataires de l’époque, soulignés.

Aujourd’hui surtout, alors que nous ré-évaluons avec la Taxonomie la manière par laquelle nos choix énergétiques décideront de notre avenir commun face à cette nouvelle menace qu’est le changement climatique. Une nouvelle menace qui porte en elle toutes les autres : catastrophes naturelles, déplacements de population, marasme économique, conflits, inégalités accrues, pauvreté, maladie, faim, probablement populisme et autoritarisme.

“CONSCIENTS que l’énergie nucléaire constitue la ressource essentielle qui assurera le développement et le renouvellement des productions et permettra le progrès des œuvres de paix,

CONVAINCUS que seul un effort commun entrepris sans retard promet des réalisations à la mesure de la capacité créatrice de leurs pays,

RÉSOLUS à créer les conditions de développement d’une puissante industrie nucléaire, source de vastes disponibilités d’énergie et d’une modernisation des techniques,
ainsi que de multiples autres applications contribuant au bien-être de leurs peuples,

SOUCIEUX d’établir les conditions de sécurité qui écarteront les périls pour la vie et la santé des populations,

DÉSIREUX d’associer d’autres pays à leur œuvre et de coopérer avec les organisations internationales attachées au développement pacifique de l’énergie atomique, ONT DÉCIDÉ de créer une Communauté européenne de l’énergie atomique (EURATOM)”

Appréciez le choix des mots : « conscients » que l’énergie nucléaire […] permettra le progrès des œuvres de paix.

S’il aurait dû être permis à l’époque de remettre en cause ce choix de mot, véhiculant le fait qu’une vérité avait besoin d’être reconnue plutôt que de traduire une conviction ou une volonté politique, force est de reconnaître que 64 ans plus tard les faits leur ont donné raison. Nous pouvons en outre admettre qu’avec une menace climatique de plus en plus imminente, la contribution de l’énergie nucléaire à la paix et à la prospérité des populations ne peut qu’être encore plus importante qu’elle ne l’était déjà.

Pas seule bien sûr, mais pas sans non plus.

Près de 60 ans plus tard, l’espace de deux générations, en mars 2018, [l’Autriche et le Luxembourg ont convenu] de construire conjointement une alliance paneuropéenne contre la promotion de l’énergie nucléaire. […] Dans le cadre d’une réunion des ministres de l’environnement germanophones à Luxembourg prévue au printemps, un positionnement commun sera également discuté avec l’Allemagne, la Suisse et le Liechtenstein. […] À la suite de cela, la plate-forme commune avec les ministres de l’environnement germanophones pourrait être étendue aux pays du sud de l’Europe.

Ce plan a presque fonctionné. Presque.

A ce jour, l’Autriche, l’Allemagne et le Luxembourg forment une alliance contre l’inclusion du nucléaire dans la taxonomie, à laquelle s’est associé le Danemark. Mais l’Espagne et encore plus récemment l’Italie, dont la rumeur disait (fort) de rejoindre l’alliance, semblent avoir changé d’avis… et ont donc, dans la foulée, gardé leurs options ouvertes. Et les nôtres.

Si cette nouvelle se confirme, si l’Italie met son poids en tant qu’État membre fondateur de l’Union européenne et sa 3e économie, mais surtout le poids de ses près de 60 millions d’habitants contrebalançant les 83 millions d’habitants de l’Allemagne – un décompte de population essentiel dans le processus de décision de l’Union européenne – eh bien, c’est peut-être à l’Italie que nous devrons de nous remettre sur le chemin de la paix.

Reste à croiser les doigts,

Myrto,

pour les Voix

L’énergie nucléaire en ItalieÀ la recherche de la sortie de sa prison de gaz fossile 

Par Luca Romano

Luca Romano est titulaire d’une maîtrise en physique théorique et d’une maîtrise de troisième cycle en communication scientifique et journalisme ; il a travaillé comme organisateur d’événements jusqu’à ce que l’épidémie de Covid l’oblige à changer de métier pour devenir professeur de lycée. Son projet de soutien et d’éducation à l’énergie nucléaire est devenu l’une des sources d’information les plus consultées sur le nucléaire en Italie.

Italie
quelques données

L’un des États fondateurs de l’Union européenne et membre du G7, l’Italie est le 8ème pays au monde en termes de PIB. Il compte 60 millions d’habitants, avec une densité de population de 206 personnes par kilomètre carré. Environ 70% de la population est urbaine.

L’Italie est un exportateur majeur de produits alimentaires et de vins, mais l’industrie lourde est également importante : Stellantis (anciennement Fiat-Chrysler Automobiles) possède encore plusieurs grandes usines en Italie (même si le siège social a été déplacé à Amsterdam), ENI est la 7ème société pétrolière et gazière au monde, et Ilva est la plus grande usine sidérurgique en Europe.

Si l’Italie est riche sur le plan agricole, elle est pauvre en ressources minérales, ce qui signifie que les industries italiennes dépendent principalement de matières premières importées.
 
L’Italie a une consommation d’énergie primaire d’environ 1700 TWh par an ; la consommation nette d’électricité est de 300 TWh, avec une charge de base de 25 GW et une demande de pointe qui ne dépasse généralement pas les 65 GW.

1. Un passé glorieux

Le premier réacteur nucléaire artificiel au monde, dénommé Chicago Pile-1, a divergé le 2 décembre 1942 à 15h25. Il avait été construit par une équipe dirigée par un Italien, Enrico Fermi. Auparavant, Fermi avait mené plusieurs expériences sur les réactions nucléaires (principalement la capture de neutrons) aux côtés d’une équipe de scientifiques italiens qui resteront dans l’histoire comme « les garçons de la rue Panisperna » : se trouvaient parmi eux Edoardo Amaldi (qui devint plus tard le premier directeur du Centre de recherche nucléaire Européen), Ettore Majorana, Bruno Pontecorvo.

La centrale de Trino Vercellese était lors de sa mise en service le réacteur le plus puissant du monde

Il n’est guère étonnant qu’avec une telle histoire en matière de recherche en physique nucléaire, l’Italie ait développé l’un des programmes nucléaires les plus précoces au monde : dès 1964, le pays possédait trois réacteurs en exploitation, et jusqu’en 1966, l’Italie était le troisième producteur mondial d’énergie nucléaire, derrière les États-Unis et le Royaume-Uni. La centrale de Trino Vercellese, en particulier, était lors de sa mise en service le réacteur le plus puissant du monde avec une puissance de 270 MW, ce qui, aujourd’hui, n’impressionne plus guère.

La centrale de Trino Vercellese

Une 4ème centrale nucléaire fut construite à Caorso dans les années 1970, et en 1975 le Parlement vota un plan national énergétique prévoyant un développement considérable de l’énergie nucléaire (n’oublions pas que la guerre du Kippour en 1973 avait provoqué une flambée des prix du pétrole, ce qui incita de nombreux pays à rechercher une alternative aux combustibles fossiles); au début des années 1980, les réacteurs italiens de Caorso et de Trino Vercellese réalisaient l’un et l’autre des performances opérationnelles record dans le monde et la 5e centrale nucléaire italienne fut mise en chantier, à Montalto di Castro. Les travaux de construction étaient à moitié achevés lorsque la catastrophe de Tchernobyl se produisit…

2. Du désengagement à la situation actuelle

Un référendum sur le nucléaire[1] fut organisé en Italie en 1987. Sous l’effet d’une peur née de Tchernobyl, les électeurs approuvèrent toutes les propositions hostiles au nucléaire. Aucune de celles-ci n’obligeait l’Italie à fermer ses centrales ni même à s’abstenir d’en construire de nouvelles. Cependant, les gouvernements au pouvoir de 1987 à 1990 décidèrent de suivre le sentiment dominant anti-nucléaire. De toute façon, les trois plus anciennes centrales devaient être bientôt démantelées (elles appartenaient à la première génération de réacteurs) et le chantier de la cinquième n’était pas encore achevé : c’était donc le bon moment. 

Salle de contrôle de l’ancienne centrale nucléaire de Caorso 
(Source : Sogin)

L’effet le plus visible de ce désengagement du nucléaire fut une dépendance accrue aux combustibles fossiles

Le programme nucléaire civil italien prit donc fin en 1990 ; Caorso fut fermée après moins de 10 ans d’exploitation. Montalto di Castro fut reconvertie en centrale électrique traditionnelle multi-combustibles et tous les plans pour de futures centrales nucléaires furent abandonnés.

L’effet le plus visible de ce désengagement du nucléaire fut une dépendance accrue aux combustibles fossiles particulièrement le gaz et le pétrole, mais la pire conséquence était peut-être ailleurs. En effet, l’Italie n’est pas un pays riche en ressources fossiles : très peu de gaz et quasiment pas de pétrole. La sortie du nucléaire pour l’Italie signifiait donc devenir encore plus dépendante des autres pays qu’elle ne l’était déjà.

En 2008, un gouvernement de centre-droit remit la question nucléaire à l’ordre du jour en invoquant la sécurité de l’approvisionnement énergétique. Un protocole d’accord fut signé avec la société française AREVA (devenue depuis Framatome) pour la construction de quelques réacteurs EPR ; les partis d’opposition se lancèrent immédiatement dans l’organisation d’un nouveau référendum pour mettre fin à ce projet.

Ils n’auraient pas pu rêver moment plus propice : alors que le référendum devait se tenir en juin 2011, la catastrophe de Fukushima survint au mois de mars. Les partis antinucléaires firent campagne sur la peur et la désinformation relative à la situation au Japon, et de manière prévisible, plus de 90 % des électeurs (environ 54 % de la population adulte) rejetèrent la proposition d’un plan énergétique national incluant un recours possible à l’énergie nucléaire.

Depuis 2010, conformément aux accords internationaux sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre, l’Italie subventionne fortement les énergies renouvelables : en 12 ans, l’industrie des énergies renouvelables a reçu environ 130 milliards d’euros, et 80 à 90 milliards d’euros supplémentaires devraient lui être versés dans les années 2021- 2030.

Malheureusement, si l’Italie bénéficie d’un bon ensoleillement, le vent n’y souffle pas particulièrement fort, principalement à cause des Alpes qui bloquent les grands flux continentaux. Les efforts de réduction des émissions de CO2 ont été peu récompensés, en tout cas dans le secteur de l’énergie : aujourd’hui, l’Italie dépend des combustibles fossiles pour environ 81 % de ses besoins énergétiques totaux et pour 45 à 50 % de son électricité.

Les énergies renouvelables répondent à environ 40 % de la demande électrique, dont cependant près de la moitié provient de l’hydroélectricité et de la géothermie, qui ont très peu de marge d’expansion.

La proportion d’énergie nucléaire utilisée par les italiens est aujourd’hui plus élevée qu’elle ne l’était lorsque l’Italie possédait ses propres centrales nucléaires

Les 10 à 15 % restants de l’électricité consommée par l’Italie proviennent des importations. Le principal fournisseur est la France, suivie de la Suisse et de la Slovénie – trois pays qui exploitent des centrales nucléaires, si bien que paradoxalement la proportion d’énergie nucléaire utilisée par les italiens est aujourd’hui plus élevée qu’elle ne l’était lorsque l’Italie possédait ses propres centrales nucléaires.

L’Italie est à présent le plus grand importateur net d’électricité au monde en nombre de MWh ; c’est aussi l’un des pays les plus dépendants des nations étrangères pour son approvisionnement en énergie primaire : même si ENI (Agence Nationale pour les Hydrocarbures) est un acteur important sur le marché international du pétrole et du gaz et possède plusieurs puits en exploitation dans le monde, l’Italie n’en doit pas moins importer plus de 75 % de son énergie primaire.

En 2020, l’Italie a achevé le Trans-Adriatique, un très long gazoduc reliant les puits de l’Azerbaïdjan au sud de l’Italie; une partie du flux entrant de gaz est ensuite vendue à d’autres pays européens. La Libye est également un important fournisseur de pétrole et de gaz pour l’Italie.

Carte montrant le tracé du pipeline Trans-Adriatique

Les discussions sur la future politique énergétique de l’Italie ont été de nouveau encouragées par la flambée des prix du gaz en septembre

3. Y a-t-il de l’espoir ?

Après environ une décennie de silence en Italie sur le mix énergétique national, le sujet a été remis sur la table en 2021 par le nouveau ministre de la Transition écologique, Roberto Cingolani, qui s’est prudemment avancé à dire que la technologie nucléaire de 4e génération ne devrait pas être exclue d’emblée. Ces propos ont déclenché un vaste débat, avec des critiques venant du centre-gauche et du mouvement populiste 5 étoiles et des éloges de la droite (y compris de la part du leader populiste de droite Matteo Salvini).

Les discussions sur la future politique énergétique de l’Italie ont été de nouveau encouragées par la flambée des prix du gaz en septembre 2021 qui a entraîné une augmentation spectaculaire des factures d’électricité et de gaz de l’Italie : même avec une intervention du gouvernement, le prix de l’électricité a augmenté de 30 %. De récents sondages ont montré que 70% des italiens s’opposent toujours aux technologies nucléaires existantes, mais une faible majorité des répondants (51 %) se disent prêts à envisager des réacteurs de 4e génération. Cependant la moitié des italiens demeurent convaincus qu’il est à la fois possible et souhaitable de tourner le dos aux combustibles fossiles en ayant recours uniquement à des sources d’énergie renouvelables.

Roberto Cingolani,
Ministre de la Transition écologique

(Source : Facebook – Ministero della Transizione Ecologica)

Un point clé qui est ressorti des sondages est que plus de la moitié des italiens pensent avoir peu de connaissances sur l’énergie nucléaire. L’énergie nucléaire semble plus populaire parmi les électeurs de droite qui y voient une possible solution pour atteindre la sécurité énergétique et la stabilité des prix, tandis que les électeurs de gauche et les écologistes ne considèrent toujours pas l’énergie nucléaire comme un instrument de décarbonation.

Dans l’ensemble, il est peu probable que l’Italie revienne bientôt à l’énergie nucléaire, d’autant plus qu’il reste à trouver un site pour un centre national d’entreposage des déchets radioactifs. Cependant, si les petits réacteurs modulaires (SMR) s’avéraient être une technologie efficace et suffisamment bon marché, il est possible que nous assistions dans quelques années à un changement qui pourrait conduire l’Italie à revenir au nucléaire dans la décennie 2030.


Notes:

[1] Trois questions concernaient l’énergie nucléaire : la première était de savoir s’il fallait conserver ou supprimer la possibilité pour l’État de décider de l’implantation d’une nouvelle centrale, en cas d’échec des autorités locales à trouver un accord ; la seconde, s’il fallait conserver ou supprimer les subventions pour les communes accueillant des centrales nucléaires ; et la troisième s’il fallait conserver ou abolir la possibilité pour l’agence nationale italienne de l’énergie de posséder des centrales nucléaires dans d’autres pays.ar Plants; the third was whether to keep or abolish the possibility for the Italian National Energy Body to own Nuclear Plants in other countries.

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